Le communiqué de l'Elysée a été publié à 9h50, juste après un petit-déjeuner à l'Elysée entre les 2 hommes
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-823448,36-911145@51-907099,0.html
Sans surprise, François Fillon, 53 ans, a été nommé, jeudi 17 mai, premier ministre par le président de la République, Nicolas Sarkozy. Le communiqué de l'Elysée a été publié à 9 heures 50, juste après un petit-déjeuner à l'Elysée entre les deux hommes.
La nomination de M. Fillon ne faisait pratiquement aucun doute. "Ils ont fait de moi le directeur de campagne de Nicolas Sarkozy!" , avait lancé M. Fillon, après que Jacques Chirac et Dominique de Villepin ne l'aient pas retenu dans le gouvernement, lors du remaniement survenu fin mai 2005.
C'est le même Dominique de Villepin qui doit lui remettre les clefs de Matignon, à 11 heures jeudi matin, lors d'une cérémonie de passation des pouvoirs, codifiée par les règles républicaines : la garde républicaine déployée de part et d'autre du tapis rouge déroulé dans la cour jusqu'à l'escalier d'honneur, le personnel de Matignon applaudissant le premier ministre, entrant à son arrivée, et le sortant à son départ. Dans l'intervalle, les deux hommes se réuniront dans le bureau pour un entretien.
SUBTILS ÉQUILIBRES
Le nouveau premier ministre devrait ensuite mettre, au cours de la journée de jeudi, un point final à la composition du gouvernement. Selon l'article 8 de la Constitution, il doit proposer les noms des ministres au président de la République, qui les nomme. En réalité, les deux chefs de l'exécutif préparent, ensemble, depuis plusieurs jours, les subtils équilibres de l'équipe gouvernementale. MM. Sarkozy et Fillon se sont fixés une date limite : vendredi matin car ils envisagent de convoquer un conseil des ministres extraordinaire, vendredi après-midi.
Dans la dernière ligne droite, les ultimes arbitrages s'annoncent difficiles. Première difficulté : constituer une équipe limitée à une quinzaine de membres, et redécouper les grands ministères afin d'initier une réforme de l'Etat (Le Monde des 13 et 14 mai). Deuxième difficulté : garantir la parité hommes-femmes promise par le candidat pendant sa campagne. Il faudra, enfin, respecter les équilibres politiques entre fidèles du président, courants de l'UMP, ralliés centristes et personnalités incarnant l'ouverture.
La liste des ministrables circule depuis plusieurs jours dans les milieux politiques. Mais elle change d'heure en heure. "Il y a des pièges, des ballons d'essai et des leurres" , résume un des architectes de ce puzzle. Seul Alain Juppé semble assuré d'hériter d'un grand portefeuille du développement durable, des transports et de l'énergie, et du titre de ministre d'Etat.
Il sera le seul, au grand dam de Michèle Alliot-Marie qui l'a longtemps exigé et qui a failli perdre le portefeuille de l'Intérieur qui lui était promis. "Si MAM n'était pas une femme, elle n'aurait rien", tranche-t-on dans l'entourage du nouvel exécutif.
INTENSES TRACTATIONS
Même Jean-Louis Borloo, qui pensait être assuré de diriger un grand ministère de l'économie et de l'emploi, va devoir se battre jusqu'au dernier moment pour garantir ses prérogatives. M. Borloo a demandé à Nicolas Sarkozy d'être en charge d'un des principaux objectifs du quinquennat : ramener le taux de chômage à 5 % en 2012. Mais les stratégies industrielles, dont il estime avoir besoin pour y parvenir, sont revendiquées par Alain Juppé, au nom de la politique du développement durable.
Du coup, M. Borloo, qui avait accepté bien volontiers de céder le budget et les comptes sociaux à un autre ministre, prend le risque de devenir un roi nu. Le nouveau ministère des comptes fait d'ailleurs l'objet d'intenses tractations. Au départ promis à l'ancien ministre de la santé et porte-parole du candidat Sarkozy, Xavier Bertrand, il échoit, depuis vingt-quatre heures, à Eric Woerth, trésorier de l'UMP. Mais l'attelage Borloo-Woerth a provoqué une levée de bouclier dans les principales direction du ministère.
M. Bertrand était donné favori, jeudi matin, pour reprendre le ministère des affaires sociales. Et donc pour hériter de quatre grands chantiers du quinquennat : service minimum, contrat de travail unique, organisation des quatre conférences sociales de la rentrée et, pour 2008, réforme des régimes spéciaux.
Côté femmes, c'est l'autre porte-parole de Nicolas Sarkozy, Rachida Dati, qui symboliserait la montée en puissance de la "génération Sarkozy" en prenant en charge la justice. Christine Lagarde, l'ancienne ministre déléguée au commerce extérieur, prendrait l'agriculture et l'OMC. Roselyne Bachelot est favorite pour la santé et les sports, Valérie Pecresse pour l'université et la recherche.
Le grand ministère rêvé par Nicolas Sarkozy de l'Education et de la Culture n'en serait plus un : Xavier Darcos reprendrait l'éducation et l'actuelle présidente de l'établissement public du Château de Versailles, Christine Albanel, hériterait de la culture.
L'ouverture au centre semble, pour le moment, curieusement limitée à un candidat : Hervé Morin qui serait en charge de la défense. Maurice Leroy aurait vu s'éloigner ses chances de rentrer au gouvernement.
Quand à l'ouverture à gauche, elle serait incarnée par l'arrivée de Bernard Kouchner aux affaires étrangères et de Jean-Pierre Jouyet, patron de l'inspection des finances, ancien directeur de cabinet adjoint de Lionel Jospin et proche du couple Hollande-Royal.
M. Jouyet serait nommé secrétaire d'Etat aux affaires européennes et directement rattaché à François Fillon. Seul le premier ministre devrait d'ailleurs hérité d'un ou de deux secrétaires d'Etat, les autres ministres devant attendre les élections législatives pour étoffer leurs équipes.
Enfin, deux ministrables auraient déjà perdu leur statut au cours des dernières heures : Christine Boutin ne figurerait plus dans le casting, tout comme Frédéric Salat-Barroux, le secrétaire général de l'Elysée sortant.
Beaucoup de ténors de la droite, et notamment la quasi totalité des ministres sortants du gouvernement Villepin, devront se faire une raison : les places sont chères. Jean-François Copé, lui, a déjà trouvé un plan B : il sera président du groupe UMP, comme le lui ont "proposé" MM. Sarkozy et Fillon, a-t-il annoncé mercredi soir sur France3.
NOUVEAUX RAPPORTS
Au delà-de la constitution de l'équipe gouvernementale, ce sont les nouveaux rapports entre l'Elysée et Matignon qui devront être réinventés dans les prochaines semaines. Face à la présidentialisation du régime, voulue par Nicolas Sarkozy, François Fillon devra inventer une gouvernance différente.
Le nouveau premier ministre affirme ne pas avoir d'état d'âme à devenir le "super directeur de cabinet" de Nicolas Sarkozy. Les deux hommes, qui ont parfois été en opposition au sein de la droite, ont appris à se connaître depuis deux ans. "Ils s'entendent exceptionnellement bien" , assure un familier du nouveau couple exécutif.
Il n'empêche, l'Elysée se renforce, avec l'arrivée de conseillers de poids dans la plupart des domaines de l'action publique : outre le secrétaire général de l'Elysée, Claude Guéant, et la directrice du cabinet, Emmanuelle Mignon, Jean-David Levitte, ambassadeur de France à Washington, va diriger la cellule diplomatique, Raymond Soubie sera en charge des dossiers sociaux et Jérôme Peyrat deviendra le conseiller politique.
François Fillon, même s'il a fait vœu d'allégeance, muscle lui aussi son cabinet. Il sera dirigé par Jean-Paul Faugères, l'actuel préfet de la région Alsace. Franck Robine, secrétaire général de la même région, deviendrait chef de cabinet. Igor Mitrofanoff, ancien conseiller de Nicolas Sarkozy, devrait devenir le conseiller politique de François Fillon, assisté probablement de Jérôme Paolini.
La cellule politique serait renforcée par Daniel-Georges Courtois, délégué général de la fédération parisienne de l'UMP. Le pôle social de François Fillon est également en place : il serait composé d'Eric Aubry, de Vincent Chriqui, ancien directeur du cabinet de Gérard Larcher et de Pierre Mayeur, chargé de la sécurité sociale. "Tout ira bien entre l'Elysée et Matignon, à condition d'être aux ordres...", glisse un proche du nouveau premier ministre.
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-823448,36-911145@51-907099,0.html
__________________________________________________________________________
François Fillon, l'ambitieux tranquille
Bien sûr, dans le duo qui s'annonce, François Fillon sait bien quelle est sa place
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-823448,36-911150@51-907099,0.html
Il y a deux ans, François Fillon est parti s'installer… 10, Downing Street. Deux jours d'observation dans le temple des premiers ministres britanniques, à Londres, au cœur de l'équipe de Tony Blair. "Sarkozy m'avait présenté Blair. J'ai eu envie de voir comment fonctionnait son cabinet", explique-t-il tranquillement.
Qu'a-t-il donc appris des politiques anglais ? "Ce n'était pas seulement beaucoup plus simple et informel que dans nos gouvernements français. Il y avait aussi une extraordinaire parité entre les technocrates classiques et les concepteurs de la politique, souvent des universitaires brillants. Je me suis dit qu'il faudrait parvenir à cela en France…" Lorsque Nicolas Sarkozy lui a parlé sérieusement, en janvier, de le nommer premier ministre s'il l'emportait à la présidentielle, les deux hommes se sont donc fait un serment mutuel :"Nous voulions absolument arriver prêts", sourit François Fillon. Tous deux gardaient en tête le gouvernement Balladur – où ils se sont vraiment connus –, art très abouti de composition politique et de management des hommes. Ils gardaient aussi en tête ses contre-modèles : tous ces premiers ministres, bien plus nombreux qu'on ne le pense sous la Ve République, nommés presque par surprise, obligés de choisir une équipe à la hâte et de s'improviser un programme de gouvernement. Ils ont donc imaginé ensemble la recomposition des ministères. Décidé des hommes et des femmes qui seraient adoubés. Tenté de pourfendre les traditions administratives et les monopoles des grands corps de l'Etat."Si on ne saisit pas cette occasion, ce sera un crime", soupire Fillon.
Bien sûr, dans le duo qui s'annonce, François Fillon sait bien quelle est sa place. Avec un Nicolas Sarkozy hyperactif et dominateur, la lumière ira forcément vers l'Elysée. Mais les deux hommes ont quasiment le même âge, 52 ans pour le président, 53 pour son premier ministre, des personnalités assez complémentaires, et ils se sont suffisamment heurtés dans le passé pour connaître désormais clairement la base de leur association. La droite a fait campagne sur le slogan de"la rupture tranquille" ? "La rupture, c'est Nicolas; la tranquillité, c'est François", résume le député UMP Dominique Paillé.
"La tranquillité" parle en effet d'une voix égale. Jamais de colère. Un visage juvénile et sans aspérité. Une chevelure abondante, longtemps aile de corbeau. Un léger sourire au coin des lèvres. Un peu trop lisse en apparence, quand Sarkozy est tout en éclats."Qu'il soit enchanté ou mécontent, l'oscillation est très peu perceptible, vue de l'extérieur", reconnaît Jérôme Paolini, ami et conseilleur de vingt ans. Sur les circuits des 24 Heures du Mans, dans sa circonscription, on le voit pourtant, depuis des années, piloter des bolides – Ferrari 250 GT (de 1956), Alpine A220 (1974) – imperturbable et concentré. Nicolas Sarkozy en sait quelque chose, lui qui monta, il y a huit ans, avec lui et ressortit, après quelques tours de piste, chancelant et pâle d'émotion. Fillon est donc un flegmatique, amateur de sensations fortes.
C'est un provincial, aussi, et cela a son importance, puisque le président a toujours vécu entre Paris et Neuilly. Fils d'un notaire de la Sarthe et d'une professeure d'anglais reconvertie en professeure d'histoire à l'université, il n'a jamais vraiment quitté ces paysages, tellement français, qui virent s'affronter les chouans aux révolutionnaires. Dans sa circonscription, les électeurs les plus influents sont les abbés de Solesmes. Et il ne raterait pas pour un empire ces journées où, à l'invitation du Père Abbé Philippe Dupont, les moines accueillent un ou deux notables, le convient à déjeuner au réfectoire en silence, pendant qu'un religieux lit un texte sacré avant de discuter, en tout petit groupe… politique.
Il n'a jamais travaillé dans le privé, mais assure avoir "acquis une culture économique" en se frottant comme élu aux entreprises. "Je me souviens encore de cet abattoir qui avait fait faillite à Sablé, que j'ai dû gérer au nom de la ville, dès ma première élection comme maire. J'avais 27 ans." Fillon ne le cache pas, il n'avait pas la vocation d'élu et se voyait plutôt journaliste. La famille est gaulliste pourtant, et le père, Michel Fillon, très anti-anglais, alimenté dans sa rancœur par les récits tragiques de Fachoda et Mers el-Kébir. Voilà donc le jeune François, élève chez les jésuites, poster de De Gaulle au mur de sa chambre, et dédaignant de traverser la Manche quand c'est le premier voyage de la plupart des petits Français.
Pour assouvir sa curiosité de journaliste en herbe, il devient assistant parlementaire de l'homme politique dominant de la région, Joël Le Theule, homosexuel et fin manœuvrier. "Le Theule était haï de Chirac, assure Fillon, autant pour ses penchants que parce qu'il le soupçonnait d'avoir prêté la main dans l'affaire Markovic, qui déstabilisa Pompidou." Voilà donc Fillon lancé. Il suit Le Theule au ministère des transports en 1978, puis à la défense en 1980, et se lance en politique sous ce double parrainage gaulliste et… antichiraquien. Il découvre les îles Britanniques aussi. Avec l'un de ses frères, ophtalmologue au Mans, il a rencontré deux jeunes sœurs galloises. Double mariage. La reine mère, qui visitera des années plus tard la Sarthe, saluera tout spécialement cette"very charming story". Avec son épouse Pénélope, Fillon découvre enfin l'Angleterre. Celle de Thatcher, puis celle de Blair."J'ai vu les services publics sombrer dans la misère, puis je les ai vus se redresser", raconte-t-il. Il voit aussi la droite et, bien plus tard, les travaillistes, gagner les élections du fait de leur domination sur les idées. Ce sera son credo."Dans presque tous ses discours, note en souriant son amie et voisine de circonscription, Roselyne Bachelot, il le redit : il n'y a pas de victoire politique sans victoire idéologique." Il croit avoir trouvé, dans ces premières années où il se lance à l'assaut de la députation, son maître en la matière : Philippe Séguin.
Séguin est alors une personnalité hors du commun dans les rangs du RPR. Voix magnifique de basse, charisme évident, érudition et hauteur de vue. C'est aussi un caractère impossible. Des colères folles, des engouements soudains, des bouderies inattendues. Et une haine profonde pour Alain Juppé, justement le plus fidèle des chiraquiens. François Fillon, dans son sillage, apprend ce qu'est le combat des idées. Avec les rénovateurs en 1989, contre la direction du RPR en 1990, contre la monnaie unique et le traité de Maastricht en 1992. C'est aussi au titre des amis de Philippe Séguin qu'il entre dans le gouvernement d'Edouard Balladur, en 1993 : ministre de l'enseignement supérieur et de la recherche. Il pensait jusque-là que seuls les "gaullistes sociaux" du RPR cultivaient les idées. Il découvre que le libéral Balladur s'applique lui aussi à donner un corpus idéologique à un Chirac qui ne pense qu'au combat politique.
Fillon et Balladur devraient être en désaccord politique. Ils se découvrent. Balladur, surtout, séduit Fillon. "Edouard" est passé maître dans cet art. Il emmène donc son jeune ministre dans des balades parisiennes où l'on disserte indéfiniment d'histoire et de politique en fumant le cigare. Fillon est une proie de choix pour le premier ministre. Son mentor Séguin n'est-il pas déjà l'adversaire le plus cinglant de Balladur, dont il qualifie la politique de "Munich social" ? Avec Sarkozy, les relations sont plus brutales. Le ministre du budget se montre dur dans les négociations avec ses pairs. Balladurien de choc, il est menaçant pour tous ceux qui ne choisissent pas assez vite. Fillon choisit, donc. Il soutiendra Balladur, tout en continuant à voir Séguin. De cette association-là, cette"infidélité" disent ses adversaires, Fillon va faire une combinaison intellectuelle. Il sera social-libéral."Plus libéral que Séguin, reconnaît-il, parce que je suis vraiment convaincu que la compétitivité génère la richesse. Plus social que les libéraux, parce que je pense que l'on ne peut laisser de côté les plus faibles." Sur le plan politique, il est sans illusion. Dès le premier jour de campagne, il a compris que Balladur ne l'emporterait pas, qu'il n'est pas assez chaleureux, à l'aise, populaire en un mot. Mais, en ayant gardé l'amitié de Séguin, il a aussi gardé son viatique pour l'après-1995. Chirac à l'Elysée, Fillon est l'un des rares balladuriens sauvés. Rattrapé par Séguin, le voilà ministre de la poste et des télécommunications en 1995. Il y mène la privatisation des télécoms et découvre Internet, les nouvelles technologies, en un mot la modernité.
La dissolution de 1997 le cueille à froid. Et le jette à nouveau dans le camp des anti-chiraquiens, porte-parole de Philippe Séguin, qui vient de reprendre à un Alain Juppé exsangue le RPR, en association avec Nicolas Sarkozy. L'attelage tente de s'autonomiser de Jacques Chirac. Cela pourrait marcher. Cela échoue. Philippe Séguin démissionne avec fracas, laissant parti, amis, alliés en déshérence. Ce jour-là, au conseil régional des Pays de la Loire, qu'il préside, François Fillon fait passer un petit mot à Roselyne Bachelot :"Le RPR est fichu." Il n'est pas loin de penser que sa carrière nationale l'est aussi.
Désormais, il va s'émanciper de Philippe Séguin. Sarkozy, qui l'a bien compris, l'invite à dîner un soir à La Baule, avec Pénélope et Cécilia. "Il faut qu'on fasse équipe pour le RPR", propose Sarkozy. Fillon ne dit rien… mais part à la bataille de la présidence du parti gaulliste pour son propre compte. Contre Sarkozy, donc. Mais surtout contre la volonté du président de la République, qui veut réinstaller l'un des siens à la tête du RPR. "Je ne vais pas gagner, mais je marquerai des points pour l'après", a-t-il dit d'emblée à ses amis. Il n'a pas tort. Il perd contre Michèle Alliot-Marie, mais, avec 25 % des voix, il compte enfin.
De l'Elysée, Jérôme Monod, qui se targue d'alimenter en idées Jacques Chirac, le reçoit et lui demande de travailler sur le programme de Chirac dans la perspective de 2002. Plus personne ne sait plus bien où le situer. Anti-chiraquien ou concepteur de son programme? Gaulliste social ou libéral ? Fidèle ou opportuniste ? Avec Sarkozy, les relations sont tout aussi compliquées. Ils disent des choses épouvantables l'un de l'autre, mais rigolent ensemble dans les couloirs.
Lorsqu'il devient ministre des affaires sociales, en 2002, Fillon a pourtant une idée assez claire de la réforme des retraites que la droite doit accomplir. Il aurait pourtant voulu la défense. Mais le président insiste : il a besoin de son image de gaulliste social dans ce ministère sensible. Fillon reçoit donc les syndicats un à un pour leur expliquer ce qui doit être la grande affaire du second mandat de Chirac."Ils étaient tous encore ébranlés par le 21 avril 2002", se souvient Igor Mitrovanoff, "plume" de Fillon depuis quinze ans.
Marc Blondel, leader de FO, le prévient pourtant :"Vous vous souvenez du nombre de Français que nous avons fait descendre dans la rue en décembre 1995 ? " Le ministre rétorque : "La France est dans un zapping électoral permanent. 26 gouvernements depuis 1978 quand l'Allemagne en a connu 9 et la Grande-Bretagne 7. Donc, nous savons ce qui nous attend quoi qu'il arrive. Nous n'avons plus rien à perdre." Il lance sa réforme. Se plaint discrètement d'être freiné par un Chirac terrifié à l'idée de déclencher des grèves. Est remercié… en étant déplacé au ministère de l'éducation. Mission : réformer le baccalauréat. Il s'y plonge. Aux premières manifestations, Chirac retire la réforme. Lorsque Dominique de Villepin devient premier ministre, en 2005, il est carrément remercié."Ils ont fait de moi le directeur de campagne de Sarkozy", dit-il alors avec amertume.
Depuis, il n'a jamais cessé d'expliquer à propos de sa nouvelle alliance :"Je veux muscler son hémisphère gauche." C'est à Fillon que Sarkozy a notamment confié, au printemps 2006, l'organisation des conventions thématiques de l'UMP puis l'élaboration de son projet législatif. C'est Fillon qui a évoqué le premier dans la presse la future réforme des régimes spéciaux des retraites. Fillon qui s'est rendu incontournable.
Il n'ignore pas qu'il va aborder l'enfer, à Matignon. Il a déjà tout prévu. Il habitera sur place pour voir encore ses cinq enfants, dont un petit dernier de cinq ans. "Je sais tout ce qui m'attend, dit-il. L'impopularité quasi inévitable, la lourdeur de la tâche, les journées impossibles." Il les attend avec flegme en affirmant sans sourciller :"Je n'ai pas peur." Et commande tranquillement un thé.
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-823448,36-911150@51-907099,0.html
__________________________________________________________________________
Fillon : un Sarko soft
Difficile d'imaginer deux hommes aussi différents
http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2219/dossier/a344621-fillon__un_sarko_soft.html
C'est leur opposition commune à Chirac qui les a rapprochés
Tout un symbole : à peine élu, Nicolas Sarkozy s'est attribué le pavillon de la Lanterne, en lisière du parc du château de Versailles, résidence officielle des Premiers ministres depuis le début de la V e République. Le locataire de Matignon pourra, lui, séjourner à l'occasion au château de Souzyla-Briche, dans l'Essonne, plus éloigné, moins pratique. François Fillon a, paraît-il, finalement préféré prendre la chose avec humour et son flegme habituel. Avait-il les moyens de faire autrement ?
Le nouveau président aurait-il voulu souligner le rôle - amoindri - qu'occupe désormais à ses yeux le Premier ministre qu'il ne s'y serait pas pris autrement. Précaution inutile. Le sens des convenances et de la bienséance qui caractérise François Fillon lui interdisait certes de prévoir ce coup-là. Mais il s'est fait depuis longtemps une raison : Sarkozy ne lui a rien caché de ses intentions. Il sera, comme Pompidou, un président qui gouverne et qui a besoin d'un solide second. Pas davantage.
Depuis maintenant presque deux ans qu'il travaille au quotidien avec Sarkozy, Fillon a appris à le connaître... et à l'apprécier. C'est sans doute la vraie nouveauté de leurs rapports. Car longtemps le très bien élevé François Fillon a été heurté par la brutalité et les manières de hussard de Nicolas Sarkozy. Et puis, un jour, parce qu'ils étaient tous deux contre Chirac, il a trouvé ça drôle.
"Le problème de Nicolas, c'est qu'il veut baiser tout de suite. Il n'y a pas de préliminaires" , lâchait-il, amusé, un jour de 2005 alors que le président de l'UMP le pressait – "Alors, t'es avec moi ?" - de le rejoindre.
Plus que l'insistance de Sarkozy, c'est la logique politique qui a eu raison des pudeurs de jeune fille de Fillon et a finalement amené les deux hommes à travailler ensemble. Fillon Premier ministre de Sarkozy ! Qui l'eût cru ? Leur attelage fut longtemps improbable. Difficile d'imaginer deux tempéraments plus différents que ces deux-là. Le premier est calme, sobre, courtois, dissimulé. Le second est impatient, show off, provoc et franc du collier.
Mais ces gros bosseurs sont tous deux, chacun dans son style, des "pros". Ils ont mené une carrière parallèle entamée dans le milieu des années 1970 et n'ont pas traîné en chemin. Avec une petite avance pour Fillon, d'un an son aîné, qui devient député en 1981, à 27 ans, alors que Sarkozy devra attendre 1988. Mais ils ont conquis leur mairie - Sablé-sur-Sarthe et Neuilly - la même année, 1983, celle de la reconquête des cadets de la droite, à l'aube du règne de François Mitterrand.
Durant toutes ces années, ils se sont croisés, agacés, méprisés, détestés parfois. Fillon, attaché à la bienséance et au respect des règles élémentaires de la courtoisie républicaine, ne supporte pas la grossièreté dont sait faire preuve Sarkozy. "Ce type est fou ! Il ne sera jamais Premier ministre", confie-t-il exaspéré à l'automne 2002, à la sortie d'une réunion des cadres du RPR, alors que Sarkozy, du haut de sa toute-puissance de nouveau ministre de l'Intérieur, vient d'humilier publiquement Alain Juppé. De fait, Sarkozy est allé directement à l'Elysée sans passer par la case Matignon... 
François Fillon est un homme normal. C'est sa qualité et son défaut. Attaché à sa vie de famille, surtout depuis la naissance de son petit dernier, le cinquième, il est capable de s'échapper un après-midi pour des courses avec son fils ou d'avancer l'heure de son retour dans la Sarthe pour s'atteler à la restauration de son manoir XVIII e de Solesmes. Et qu'importe s'il rate une occasion de se faire mousser dans les médias. Il ne court pas après les sunlights. Comme tous les fils de bonne famille, le futur Premier ministre de Sarkozy a une sainte horreur de la politique people et de la vulgarité que charrient parfois certaines émissions de télévision. Il n'a jamais sacrifié à cette mode, profondément convaincu qu'elle contribue au "discrédit de la politique" et de ses représentants et qu'on peut s'imposer sans se prostituer.
Ce goût de la discrétion s'est longtemps doublé d'une prudence étudiée. Fillon manque souvent d'audace, ce petit rien qui fait la différence en politique entre les numéros un et les numéros deux. Il a longtemps fait carrière à l'ombre d'un autre, derrière Joël Le Theule, ancien ministre du général de Gaulle, son premier père en politique ; derrière Séguin, celui qui, dit-il, l'a "formaté intellectuellement"; derrière Juppé.
On l'a souvent jugé, comme Chirac, ondoyant, peu fiable, plus prompt à se protéger qu'à endosser les risques. En 2002, il souhaite ainsi le ministère de la Défense, plus confortable. Chirac l'expédie aux Affaires sociales. Pour le tester. L'épreuve de la réforme des retraites est jugée convaincante au point qu'on parle de lui comme Premier ministre possible, le jour venu. Mais sa formule au soir de la défaite des régionales de 2004 – "c'est un 21 avril à l'envers" - lui ferme définitivement les portes du premier cercle chiraquien. Le président en revient à sa première impression : "Un faible qui n'a pas de nerfs." Dans le second gouvernement Raffarin, Fillon espère le Quai-d'Orsay. Chirac lui confie délibérément l'Education dont il sera viré sans ménagement à l'arrivée de Villepin.
Ce faux mou sait pourtant plonger quand il le faut. Après la démission de Séguin en 1999, il est à la croisée des chemins. Seul. Sarkozy, qui veut tenter sa chance pour la présidence du RPR, a besoin d'un allié : "Alors, tu marches avec moi ?", Fillon esquive, temporise, ne dit ni oui ni non. Il veut réfléchir. Il n'entend pas être - pas encore - le vassal du maire de Neuilly. Il veut, enfin, se mettre à son compte. Pour Sarkozy, l'affaire est entendue : qui ne dit mot consent. C'est la double méprise. Lorsqu'il apprend la candidature de Fillon, Sarkozy éructe contre cet "indécrottable faux-cul"...
Il n'y a pas qu'une différence de style entre les deux hommes, mais de culture. Nourri au lait gaulliste, spécialiste de la défense, fin connaisseur des institutions de la V e, Fillon batailla contre Maastricht, tandis que Sarkozy a toujours été un européen convaincu. Féru d'histoire comme son mentor Séguin, l'ancien ministre des Affaires sociales a souvent eu des doutes sur la pertinence des choix politiques du nouveau président. "Le problème de Nicolas, c'est qu'il n'intègre pas l'histoire de la France, ses strates superposées , ses familles de pensée , ses luttes souvent violentes", observe-t-il un jour alors que Sarkozy vient de proposer de réformer la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l'Etat. Manière contournée de reprendre à son compte la formule de Raymond Aron à propos de Giscard : "Cet homme ne sait pas que l'histoire est tragique."
On aurait pourtant tort de croire qu'entre le nouveau président et son Premier ministre c'est l'alliance de la carpe et du lapin. Fillon a longtemps masqué sous son étiquette de gaulliste social de vraies convictions libérales. Il avait, voici plus de dix ans, convaincu Séguin, suffoqué, de la nécessité de la réforme de France Télécom. Et puis, surtout, les deux hommes partagent la même volonté de revanche sur Chirac.
Comme Sarkozy, mais pour des raisons différentes, la carrière de Fillon s'est faite - jusqu'en 2002 en tout cas - sans ou malgré l'ancien président de la République. Fillon a cru, un court moment, que Chirac avait raison sur le rythme des réformes à engager après sa réélection. Mais très vite il estime s'être trompé et rejoint l'analyse de Sarkozy, partisan d'une guerre éclair. C'est le début de leur rapprochement et de leur association pour la bataille de 2007. Fillon qui a rallié Sarkozy voici deux ans sous les lazzis – "il s'est vendu trop tôt" - juge au contraire qu'il a eu le nez creux.
Conscient de sa valeur intellectuelle au point d'avoir parfois fait preuve de vanité (" On ne retiendra que mes réformes"), il a mis sa puissance de travail, son esprit de synthèse au service du projet Sarkozy. Non sans lui faire part, en tête à tête, de ses désaccords si besoin. Vassal mais pas béni-oui-oui.
http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2219/dossier/a344621-fillon__un_sarko_soft.html
Vos commentaires