Jeudi 23 novembre 2006

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Cette fois, c'est elle. En un an, Ségolène Royal a tout raflé. Elle n'était rien, désormais elle est tout. La nouvelle reine du PS a dit l'essentiel en une phrase au soir de sa victoire : "Je vais rester moi-même."
Ce message à tous ceux qui ne l'ont pas vue venir ou l'ont trop longtemps méprisée donne déjà le ton de sa campagne : "On accélère."
Voyage dans les coulisses de la révolution Ségo.

 

Les incertitudes du charme
- Jean Daniel -


Plus rayonnante qu'aucune personnalité victorieuse

ne l'ajamais été au moment de sa victoire


Ségolène Royal a dit deux choses qui devraient être retenues. La première est qu'elle "resterait elle-même". La seconde, que c'était le peuple qui, selon elle, était au coeur de sa victoire. D'une part, elle annonce qu'elle ne changera pas d'image.
D'autre part, elle fait comme si elle avait déjà été plébiscitée par la nation.
Avec la candidature de cette femme jeune, belle au point de pouvoir incarner le buste de Marianne dans toutes nos mairies, et sur laquelle absolument personne ne pariait il y a moins d'un an, n'oublions pas que nous avons été, que nous sommes encore, dans le domaine de l'image et du spectacle, donc de l'émotion. Plus précisément, dans le domaine de l'irrationnel. Cela n'empêche nullement la diversité de ceux qui la soutiennent. Les désirs consensuels de féminisation, de renouvellement et de rajeunissement du personnel politique ont très bien pu s'accompagner du sentiment intense de mieux comprendre celle qui parle et de se sentir concerné par ce qu'elle dit et par sa manière de le dire.
Pourquoi elle ? Que peut-elle faire mieux que les autres ? Ces questions s'inscrivent dans un rationnel qui n'a pas été de mise. Car on ne peut pas dire que les nouveaux militants du Parti socialiste se soient vraiment posé la question de savoir ce qui pouvait être raisonnable et ce qui ne l'était pas, ou même de savoir qui était le mieux placé pour battre un Sarkozy en 2007. Nous pouvons bien tirer, nous, après coup, des conclusions sur le sens de leur vote, mais je suis persuadé que même les spéculations sur la victoire finale n'ont pas été déterminantes.
Lorsque Ségolène dit qu'elle restera elle-même, on peut tout en déduire, y compris le fait qu'elle ne changera ni d'allure ni de méthode. Simple et juste fidélité stratégique ? Sans doute. Mais lorsqu'elle parle du peuple, négligeant le fait qu'elle ne vient d'être adoubée que par les seuls militants de son parti, elle fait comme si elle avait traduit la volonté de la nation tout entière pour bousculer la "vieille maison ". Comme si, fidèle à Jean-Jacques Rousseau, elle voulait que la "souveraineté populaire"(des individus) corrige sans cesse la "souveraineté nationale"(des élus). On sait que la controverse sur les mérites comparés de la démocratie représentative et de la démocratie participative ne date pas d'hier. On avait largement agité la question au moment des appels de De Gaulle à la nation par-dessus la tête du Parlement. Mais en fait, ce débat est vieux comme la Révolution. Et il est passionnant de relire aujourd'hui la forme qu'il a prise dès l'adoption de la première Constitution, celle de 1793. Autrement dit, Ségolène, toujours dans le sillage de Rousseau, a fait comme si les représentants élus de la nation pouvaient cesser de représenter le peuple et la volonté générale des individus qui seuls la composent.
Les doctrines ne servent d'ailleurs ici que des intérêts de circonstance. Par exemple, les partisans du non à la Constitution européenne avaient demandé que la gauche soit davantage à l'écoute de la nation, c'est-à-dire de la "France d'en bas"et du vrai peuple. On se rappelle que lorsque François Hollande, un jour, avait fait allusion au vote positif des Allemands en faveur de la Constitution européenne, Henri Emmanuelli, pourtantancien président de l'Assemblée nationale, s'était abandonné à dire : "Le Bundestag? Peut-être! Mais le peuple allemand n'a pas été consulté!"
Ségolène pourrait dire aujourd'hui, en somme, qu'elle ne fait que suivre les injonctions des anciens partisans du non à la Constitution. Et si elle est trop astucieuse pour raviver un tel débat, on peut compter sur elle pour continuer de parler au peuple en préconisant, par exemple, pour lui donner plus souvent la parole, de multiplier les référendums.
Sans quitter l'irrationnel, on peut observer que les reproches qu'on lui fait ou les mérites qu'on lui attribue concernent seulement le probable, le vraisemblable et l'approximatif. On a compris, par exemple, qu'elle se voulait plutôt du côté de l'ordre, de l'autorité, de la famille et de la sécurité. Mais si c'était le cas, aurait-elle forcément tort ? Car il y a plusieurs façons d'écouter le peuple en ces domaines. Notons que le zèle intempestif et brouillon du ministre de l'Intérieur a été freiné par le Premier ministre et par le ministre de la Justice.
A contrario, les bienveillants commentaires d'un Jean-Pierre Chevènement sur les velléités de Ségolène en matière de sécurité et d'immigration montrent l'intérêt d'affronter les problèmes plutôt que de cataloguer ou stigmatiser ceux qui y proposent des remèdes. Sur toutes ces questions, il importe que, grâce à de fortes précisions de Ségolène, la logique l'emporte sur l'émotion. D'autant que pour elle, et pour faire durer l'image, la séduction doit désormais s'arrimer à de vraies propositions. La familiarité revendiquée avec le réel doit se confirmer par l'imagination et la compétence.
Maintenant, je voudrais dire mon sentiment personnel sur le véritable artisan de cette réhabilitation d'une grande formation politique française. Je parle de François Hollande, dont le parcours a été sans faute alors que l'on voulait le piéger de tous côtés et que chacun se demandait si, grâce à sa chute éventuelle, l'équilibriste allait mettre en cause l'élan de Ségolène et le principe même des primaires. La presse étrangère apporte parfois des lumières rassérénantes. Pour la première fois depuis longtemps, on a pu lire à la une de tous les grands journaux du monde pas seulement une célébration du "phénomène Ségolène"mais aussi, bien souvent, un hommage à la démocratie française. Or ce sont les débats télévisés entre les trois candidats socialistes qui ont illustré la force de notre démocratie. On a pu regretter ici et là que, sur l'Europe, sur l'Iran, sur la fiscalité, sur l'environnement, la densité des échanges ait été faible. Mais le monde a découvert le niveau intellectuel des leaders d'un grand parti français, hier encore discrédité, et la considération, au moins courtoise, que les uns avaient pour les autres.
Maintenant, rappelons que rien n'est joué, que tout peut se passer pendant les cinq mois à venir. Toutes les questions sont ouvertes et mes amis les posent dans le dossier que l'on va lire. Mais je ne veux pas finir ce couplet d'optimisme sans le tempérer par la crainte que j'ai de voir la multiplicité des candidatures favoriser encore une fois un Le Pen qui cherche à se banaliser. Car lui aussi, il a montré qu'il savait "écouter" le peuple. Mais cela est une autre histoire...


"Quelle histoire !"

- François Bazin -

Il y a à peine un an, elle n'était rien


"Quelle histoire !. C'est par ces mots que le 10 mai 1981 au soir François Mitterrand avait accueilli la nouvelle de son élection. Ce sont ceux-là mêmes que Ségolène Royal a repris à son compte en petit comité, le 16 novembre 2006, lorsqu'elle a compris que les jeux étaient faits et que les militants l'avaient adoubée avec une force qui ne souffrait aucune contestation. Quelle histoire, en effet... Il y a à peine un an, elle n'était rien.

Une femme, populaire sans doute, mais si frêle et si seule, au milieu des éléphants du parti. Une voix, originale à coup sûr, mais couverte par tant d'autres, plus puissantes et plus structurées que la sienne. Une réputation, contrastée au demeurant, qui lui ouvrait toutes les portes, sauf celle du saint des saints où siégeaient les présidentiables patentés du PS.

Et si c'était elle ? A l'époque, c'était à la fois une question et une intuition. C'est désormais une évidence. 60% ! Face à des adversaires aussi coriaces que Fabius et DSK, peu nombreux étaient ceux qui, jusque dans son propre entourage, avaient osé pronostiquer, à la veille du scrutin, une pareille déferlante. Pourquoi ? Comment ? Et maintenant ? Dans le maelström d'une soirée de pur bonheur, jamais entachée par la moindre once de stress tant la victoire s'est dessinée rapidement, ces questions-là - décisives pour la suite - n'ont été qu'effleurées par la nouvelle reine du PS et ses proches conseillers.

C'est dans ces occasions-là, pourtant, que souvent tout est dit, en quelques mots lapidaires. Les premiers («Je vais rester moi-même") l'ont été devant les caméras de télévision qui se bousculaient dans la salle des fêtes de Melle, ce nouveau QG du ségolénisme présidentiel. Les autres, juste avant d'aller se coucher, sur le coup de 3 heures du matin, lors d'un bref aparté avec son ami Julien Dray. Lui : "Souvenons-nous de ce référendum interne sur l'Europe, gagné haut la main par Hollande en décembre 2004. Dans l'ivresse de la victoire, on a cru que l'affaire était pliée. On s'est endormi sur nos lauriers et quand on s'est réveillé, deux mois plus tard, la campagne, la vraie, nous avait déjà échappé." Elle : "Cette leçon-là, ne t'inquiète pas, je ne l'ai pas oubliée."

Ne rien oublier. Ne rien pardonner non plus. En tout cas marquer son territoire. Ainsi va Ségolène, au pied d'une nouvelle "montagne". Elle est arrivée à Melle, dans son fief poitevin, dans la nuit de mercredi. Elle y est restée quatre longues journées, dont plus de deux pratiquement solitaires, pour ne rejoindre Paris qu'en début de semaine. Simple détail ? Pur choix de confort ? Ceux qui le pensent, décidément, la connaissent bien mal. Melle est un symbole, une butte témoin et la promesse d'une revanche. Sa campagne, elle la mènera contre Paris. Paris qui la snobe, Paris qui ne l'aime pas, Paris qui la bizute comme une péronnelle sans cesse priée de montrer ses maigres quartiers de noblesse. C'est dans les sections socialistes de la capitale qu'elle a fait ses scores les plus décevants. "La France, ce n'est pas le Poitou en plus grand", avait lâché Fabius un soir de débat. La formule avait amusé. A tort, car derrière elle c'était le ségolénisme réel qui pointait le bout de son nez.

La candidature Royal est née au printemps 2004. Présidente de région ! Pour beaucoup de ses collègues, c'était un bâton de maréchal. Pour elle, c'était bien davantage : la première étape vers de nouvelles conquêtes. Qui l'a compris à l'époque ? Hollande, son compagnon, à coup sûr. Jospin également, qui lui adressa illico une lettre pincée pour quelques phrases critiques à son égard, prononcées dans les colonnes de "l'Obs"et dont il sentait bien qu'elles cachaient autre chose.

Daniel Percheron, enfin, son homologue du Nord-Pas-de-Calais, homme de tradition et d'intuition, qui résuma son propos en deux phrases qui aujourd'hui disent tout :

"Nous sommes en train de changer de système politique avec la parité, le quinquennat et surtout l'élection des présidents de région au suffrage direct. Désormais, en France comme aux Etats-Unis, les gouverneurs d'Etat rêvent de conquérir Washington."

Nous y sommes. Et il n'a pas fallu longtemps pour que Ségolène Royal en administre la preuve. Vendredi, lendemain de victoire, à l'heure du déjeuner. Autour de la table, il y a la candidate et son staff rapproché : Sophie Bouchet-Petersen, Christophe Chantepy, Julien Dray, Thierry Lajoie, Patrick Menucci, Benoît Pichard. Bref, ses "Compagnons de la Libération ". Ceux qui étaient déjà là au début de l'année, quand elle n'était pas grand-chose. Petit conclave entre amis ? Pas seulement, car si le débat est apparemment technique - aller ou non le soir même sur le plateau de TF1 ; faire ou non du congrès du PS, dimanche25 novembre, le premier acte de sa campagne -, il cache mal des enjeux d'une tout autre importance. C'est sur le chemin de Poitiers où l'attend son TGV que Ségolène Royal décidera finalement de repousser à plus tard son rendez-vous télévisé pour retourner à Melle. Pourquoi, en effet, replonger aussi vite dans le marigot parisien ? C'est à ce moment-là également qu'elle demandera qu'on travaille sur l'organisation éventuelle d'un grand meeting populaire, le vendredi suivant à Evry, dans l'Essonne. Voire à la réunion rapide autour d'elle de tous les présidents de région. Avec une obsession : comment éviter que les premières images de la candidate nouvellement investie soient celles - ô combien classiques ! - d'un raout du PS à la Mutualité, avec ses éléphants alignés en rang d'oignons en bas de la tribune ?

Comme dit souvent Ségolène Royal, "tout se tient". Paris, TF1, la Rue de Solférino, en l'occurrence. Non pas qu'elle les place sur un même pied. Mais parce que, chacun à sa mesure, ils incarnent ce qu'elle entend désormais contourner dans des compromis dont elle veut contrôler la moindre virgule. Son score dans le parti - plus de 60% - la détache de son appareil. Il lui donne des marges. Elle les a toutes explorées lors de sa retraite poitevine avant d'aller rencontrer, en début de semaine, les barons qui ont accompagné la chevauchée victorieuse : Jean-Marc Ayrault et Jean-Pierre Bel, les présidents des groupes parlementaires, François Rebsamen, son probable directeur de campagne. François Hollande enfin, puisqu'il est le premier secrétaire du PS...

Tout au long de la campagne interne et des débats qui l'ont rythmée, Ségolène Royal a vécu dans la crainte à la fois d'une confrontation qui l'abîme et d'une compétition qui la banalise. Rester différente. Parce qu'elle est femme. Parce qu'elle est "gazelle" et non pas éléphant. Parce qu'au fond son projet, tout en restant socialiste, n'était pas seulement celui du PS. Pierre Mauroy, qui a un flair sans pareil, l'avait confié quelques jours avant le scrutin, en marge d'un meeting lillois : "Ce qui fait la force de Ségolène, c'est une petit musique que les gens ont tout de suite perçue. Avec elle, nous montrons que nous aussi avons changé et que le retour des socialistes ne sera pas la simple réinstallation des nôtres dans les palais ministériels."

Le mouvement, toujours le mouvement. Ou plutôt "le mouv", comme elle dit maintenant à force de fréquenter Julien Dray. Dès le lendemain de sa victoire, c'est sur ce terrain-là que sont nées les premières tensions de la seconde campagne de Ségolène Royal. Sur des questions d'organisation qui, comme toujours, cachent des divergences politiques et des rivalités d'équipes. D'un côté, les historiques de l'aventure ségoléniste, de l'autre, les ralliés de l'appareil. Ceux de Melle contre ceux de Solférino, version dijonnaise, nantaise ou tulloise. Les uns plaidant pour une campagne longue, interactive, décentralisée, redémarrant dès le lendemain de la désignation de la candidate. Les autres plus soucieux du rythme de cette nouvelle aventure qu'ils voudraient voir plus dense, plus professionnelle, mieux articulée avec les structures du parti, quitte à ce que celui-ci prenne en charge l'animation de la précampagne, au côté d'une candidate moins exposée médiatiquement et plus présente sur le terrain international.

Ségolène Royal a peu apprécié que, dès vendredi matin sur Europe 1, le chef de file de cette école François Rebsamen s'avance sur des questions qu'elle n'avait pas encore arbitrées. Simple question d'ajustement ? Peut-être... La candidate et celui qu'on désigne comme son futur directeur de campagne se sont vus mardi pour mettre toutes les cartes sur la table. Il était urgent de lever des malentendus naissants. Dès lors que, début octobre, Ségolène Royal avait annoncé qu'elle installerait son local de campagne au siège national du PS, n'y avait-il pas une certaine contradiction à vouloir garder ses distances à l'égard de ceux qui y travaillent ?

Ces ajustements perpétuels sont consubstantiels au ségolénisme qui, dans l'action, est un art du décalage. Dedans et dehors. Au centre et à la marge. Tellement classique et pourtant si baroque. De ce point de vue, l'ampleur de la victoire du 16 novembre n'arrange pas les affaires de ceux qui rêvaient un peu vite d'un retour à l'ordre ancien, une fois la désignation acquise. Ségolène Royal a gagné trop nettement pour qu'elle ne considère pas qu'elle le doit d'abord à elle-même, à sa méthode, à ses capacités d'innovation et de transgression. "Mon score est révélateur d'un mouvement dans le parti, mais aussi dans la société, a-t-elle confié à chaud. Il ne faut surtout pas laisser retomber cet élan." Pourquoi en effet changer de registre quand soudain tout s'éclaire ? Comme le dit un de ses barons de province, qui l'observe avec un mélange de fascination et de crainte : "Ségo écoute beaucoup mais ne négocie rien." Avec elle, tous les compteurs sont remis à zéro.

Un jour qu'on évoquait devant elle la contrepartie ministérielle d'un ralliement de poids- celui de Jack Lang en l'occurrence -, Ségolène Royal a eu ce mot féroce qui signe sa ligne de conduite : "Rien ne doit être acquis d'avance. Tout dépendra des performances des uns et des autres durant la campagne. La politique par la preuve, c'est ça." La championne de la démocratie participative rêve aussi de "mettre les Français au coeur du projet socialiste" pour arbitrer avec eux, avant même l'élection, les dossiers les plus lourds de son futur quinquennat. Ceux de l'éducation par exemple. Elle fouette les siens et entend mobiliser ceux qui ne le sont pas encore, c'est-à-dire les électeurs. Quand elle est revenue de Melle, lundi matin, rien- vraiment rien - n'indiquait qu'elle ait changé d'un iota les rudes préceptes qui ont balisé, depuis un an, les étapes de son stupéfiant succès. "On continue?" lui a demandé un de ses proches. La réponse est tombée comme un couperet :
"Non! On accélère."


L'enfance d'une chef  
- Claude Askolovitch -

Elle s'est construite contre son père


Dans une famille baroque de huit enfants, Marie-Ségolène Royal s'est construite contre son père. Le colonel Jacques Royal était réac et misogyne. Elle sera socialiste et féministe. Mais elle a hérité de lui son goût de l'ordre, son amour de la nation et des régions...

C'est un couple impossible, entre un mort et une vivante, et quelle vivante ! Reine de la gauche en attendant d'être reine de France, Ségolène la tant aimée, tant courtisée, resplendissante et de blanc vêtue. Jacques, lui, était en kaki ; comme un militaire puis un chasseur : le passe-temps de sa retraite. Seul et silencieux, puisque personne ne pouvait l'entendre. Colonel Jacques Royal, mort d'un cancer en 1981, abandonné dans sa grande maison de Chamagne, dans les Vosges. Le père de Ségolène, aussi loin d'elle qu'on puisse imaginer. Déjà, les ségomaniaques ont chanté la geste édifiante : Ségolène, petite fille devenue grande en se révoltant. De gauche, puisque papa était réac. Féministe, puisque papa était misogyne et maman brimée. Jalouse de sa liberté, puisque ayant brisé les barreaux des prisons de son père, un foyer perclus d'interdits et de châtiments...
Rien n'est faux dans cette histoire simple. Sauf qu'elle est trop simple, justement, tant la socialiste Ségolène porte l'empreinte du colonel Royal. La déesse blanche ressemble au pauvre diable kaki. Ces militaires qu'elle veut offrir comme guides aux jeunes délinquants ? Jacques envoyait ses garçons aux enfants de troupe ! Sa détestation des vulgarités contemporaines - feuilletons télévisés violents et strings provocants ? Jacques, catholique excédé, voulait résister à la décadence ! Ségolène ne prie plus à table, comme dans sa jeunesse dévote, mais elle déteste le blasphème, et refusait qu'on punisse les jeunes filles voilées. Elle célèbre la nation et les régions ? Jacques aimait la France et la Lorraine, et demanda, dans ses dernières volontés, qu'on prie pour un capitaine du xve siècle qui avait libéré sa province ! Même le culte de Jeanne d'Arc rappelle d'où vient Ségolène : Jeanne d'Arc, entrée dans son panthéon lors d'une visite, petite fille, à Domrémy. Elle s'appelait encore Marie-Ségolène, vouée à la Vierge par Jacques : cet homme qui aimait Dieu, et ses enfants aussi, mais ne savait pas le leur dire.
Les Royal sont d'une France disparue. Ségolène est traçable. Elle témoigne d'un pays que la modernité a occulté. Une France qui fait sourire les gens chics, les citadins éclairés : ceux-là sentent bien que cette femme n'est pas des leurs. Une France patriote et chrétienne, silencieuse et digne. Faite de familles prolifiques, de discipline et de vertus, mais aussi de préjugés et de petits secrets... Les Royal ont été ainsi. Des enfants bien tenus qui allaient en rang à la messe du dimanche. Ségo et ses frères, vêtus de propre dans l'église de Chamagne où l'on chantait encore en latin. Ensuite, les promenades vers la Moselle. A la maison, on entonnait des chants grégoriens, papa Jacques les aimait. Et puis la pâtisserie du dimanche. Pour les Royal, c'était à Charmes, au chef-lieu de canton, où l'on mangeait le feuilleté à la pistache. En ce temps-là, on trouvait encore du fumier devant les portes des fermes.
Chamagne avait une odeur. On savait, au village, que les enfants Royal étaient vissés. On ne s'indignait pas. Les adultes, alors, avaient encore la main. Les Royal habitaient une grande maison, ancien pavillon de chasse des ducs de Lorraine. Ils s'étaient posés là en 1964, sans savoir qu'ils y accompliraient leur destin.
Pourquoi Chamagne ? Pour les racines. Ici naquit Florian, le général Royal, père de Jacques, grand-père de Ségolène. Un petit homme sec, sanglé et cambré. Paysan adopté par un cousin militaire, Florian a été arraché à la glaise pour devenir un Monsieur. En 1918, il a rapporté du front des centaines de photographies, annotées d'une écriture sèche. En 1940, il ressemblera à sa caste, professant un pétainisme anti-boches qui lui vaudra d'être arrêté par l'occupant. Jamais gaulliste, mais de France. Florian Royal est retourné en Lorraine à sa retraite. Capable d'expliquer les champignons à ses petitsenfants mais barricadé dans son personnage de gardien des valeurs...
Florian a eu huit enfants. Ses quatre fils seront officiers. Jacques est l'aîné. Un honneur et un piège. C'est pour cela qu'il est revenu à Chamagne. Il fallait racheter la maison familiale afin qu'elle reste dans le clan. Jacques s'est exécuté. Un homme de devoir. Il s'engage à 19 ans, en 1939, alors qu'il allait intégrer Polytechnique. Fait prisonnier pendant la débâcle, il a rempilé dès la fin de la guerre, expédié directement en Indochine. A son retour, il a pris femme : Hélène Dehaye, fille de notables nancéiens, férue des plantes et des animaux. Ensuite, prendre du galon et faire des enfants, au hasard des affectations. Marie-Ségolène naît à Dakar en 1953, quatrième de huit enfants. Elle grandit en Martinique. Ce sont les beaux jours, au soleil de l'empire qui s'effrite. Le malheur vient ensuite, au retour en France. Jacques a été envoyé en Algérie à la fin de la guerre. A 44 ans, en 1964, il quitte l'armée.
Ensuite, Chamagne. Le terminus.
Jacques Royal est un homme blessé. La fin de l'Algérie a dévasté son patriotisme.
S'ils avaient osé, lui et ses frères auraient soutenu les putschistes de 1961... Ils se contentent de ruminer la trahison de De Gaulle, l'infamie de l'abandon des harkis. On parle chez eux de ces braves enterrés vivants par le FLN. Jacques est devenu représentant de commerce pour un de ses beaux-frères. Tristesse d'un commis voyageur. Bientôt, quelque chose va le ronger, plus définitif que l'Histoire. Ce fumeur de Gauloises contractera un cancer. Il part sur les routes, revient épuisé dans une maison où on ne l'entend plus.
Car Jacques est seul. Hélène n'aime pas Chamagne ni la proximité de ses beauxparents. Elle a une réputation d'originale : la dame qui se promène tenant son oie en laisse. Elle a une douceur étrange, brimée. Elle parle des plantes, elle chante et peint, et cuisine la soupe aux orties. Les petits Royal poussent en tribu. Les garçons sont des teigneux, jamais en retard pour punir une offense d'un coup de poing. Leur vie est plus simple quand papa n'est pas là. Une méchante chimie se met en place. Insensiblement, Jacques devient un intrus chez lui. Dans une maison sans paroles, il est celui à qui sont attribuées les tensions. Il se réfugie dans l'autoritarisme. Jacques exige trop. Il veut être digne de son propre père, de la famille, de la tradition. Dans ces années 1960 où la France se décorsète, il défend un ordre impossible, s'enferme dans ses livres, sa Bible, sa musique religieuse. Il est parfois violent. Une cravache à côté de lui, à table. Des corrections. Pour de mauvaises notes, les garçons ont la boule à zéro. Au fil du temps, la situation se dégrade. Jacques est toujours plus seul parmi les siens. Hélène attend le moment de la rupture. Les enfants grandissent, imprégnés de la tension montante. La violence corrompt tout. "Hélène est folle", a lancé un jour Florian,le grand-père. Les fils Royal se sont précipités chez l'ancêtre. "J'ai collé mon grand-père au mur", se souvient Antoine - le plus dur alors, le plus révolté des enfants. Le drame est inéluctable.
Ségolène là-dedans ? Elle apprend. "La famille est le lieu où se forgent les interdits structurants", lancera-t-elle, un soir de débat télévisé à ses adversaires socialistes.
Elle a été formée. Elle nourrit à l'enfance ses combats d'adulte. Elle y forge son futur mépris des privilégiés des villes, aux enfances et aux morales confortables : chez elle, il fait froid dans les chambres, l'hiver, et on savoure le plaisir des draps chauffés à la bassinoire. Elle se durcit. Elle apprend la patience salvatrice. Elle ne mène pas larévolte dans le foyer familial : elle s'en affranchit. Gentille soeur et fille agréable, elle fabrique sa bulle. Elle est partie en pension à Nancy. Elle ira en fac. Elle s'invente ailleurs une vie possible. Ainsi, plus tard, saura-t-elle masquer son ambition...
Et puis elle apprend à connaître les femmes. Etre de leur camp. Femmes fortes et faibles à la fois. Silencieuses et soumises ? Mais à l'arrivée, elles s'en sortent mieux que les hommes. Ce ne sont pas les filles que Jacques veut modeler de force, mais ses garçons. Ségolène aurait-elle voulu subir à part égale ? "Mon père m'a toujours fait sentir que nous étions, mes soeurs et moi, des êtres inférieurs", dira-t-elle dans une confession télévisée, en 1994. Jacques respecte pourtant sa fille. "La meilleure de mes enfants", confie-t-il à son adolescence. Ségolène n'est pas empêchée d'étudier. A la fin de sa vie, Jacques lui enverra un mot pour la féliciter d'être entrée à l'ENA. Mais il sera si tard... La rupture aura été consommée depuis longtemps.
Ségolène est étudiante à Nancy quand sa mère quitte son père. Hélène est partie d'un coup, parcourant à vélo les 40 kilomètres qui séparent Chamagne de la ville.
Elle se confesse à sa fille. Ségolène n'hésite pas. Entre les hommes et les femmes, entre Jacques et Hélène, son choix est immédiat. Elle prend en charge sa mère et leur guerre.
Pour les Royal, la rupture des parents marque la fin de la famille. Les enfants soutiennent leur mère. Un foyer provisoire se reconstitue autour d'Hélène. L'âge adulte rompra les liens. Hélène vivra à Nice avant de se retirer à Villiers-sur-Mer, dans une propriété héritée de ses parents. Les enfants vont s'égailler, chacun conjurant le malheur à sa façon. Le drame, paradoxalement, a libéré Marie-Ségolène. Rien ne la retient. Elle monte à Paris et change son prénom. Elle intente un procès à Jacques, à 19 ans, pour forcer son géniteur à payer ses études. Le colonel abandonné finira seul. Deux de ses fils seulement, Antoine et Paul, renoueront avec lui. Il vendra sa maison à un neveu, officier supérieur, pour que Chamagne reste dans la famille. Jacques meurt en juin 1981. A son enterrement, ses huit enfants sont présents. Ils ne seront plus jamais réunis ensuite.
Quand Ségolène deviendra célèbre, elle évoquera cette enfance et sa famille brisée.
Maladresse ou exorcisme ? Les médias iront dépouiller ce clan baroque, cette parentèle exotique. On lui découvrira une cousine au FN, un cousin général. On en tirera des leçons de morale. Les gens éclairés se persuaderont un peu plus de leur supériorité sur les militaires réactionnaires. Mais pour les survivants de la tragédie, chaque mot sera une blessure. Dans le clan Royal, beaucoup en voudront à la fille de Jacques d'avoir exposé ainsi les siens. Mais les plaidoyers de Ségolène Royal pour la famille, quand on y réfléchit, sonnent comme une prière tardive. L'impossible nostalgie du paradis ou de l'enfer perdu. En 2004, dans sa campagne régionale, elle revendiquait l'héritage et les valeurs de son père. Que sait-on des sentiments, des héritages et des regrets ?


La "femme du chef ", François Hollande
- Hervé Algalarrondo -

Une énarque féministe et rebelle
 

Bosseuse mais pas polarde, pugnace mais souvent silencieuse, Ségolène Royal était déjà une socialiste originale, ennemie du politiquement correct
Témoignages de condisciples : Michel Sapin, actuel président socialiste de la région Centre, se souvient d'avoir convié François Hollande, avec qui il s'était lié au service militaire, à tuer le cochon chez ses parents, dans la Creuse, en novembre 1978.

Quelle n'est pas sa surprise de voir débarquer son ami en compagnie d'une camarade de leur promotion de l'ENA, Ségolène Royal ! Sapin ignorait tout de cette liaison. "Au contraire de François, Ségolène n'a pas supporté les cris du cochon, elle s'est réfugiée dans la maison", raconte-t-il.

Jean-Pierre Jouyet, actuel chef du service de l'Inspection générale des Finances, faisait partie de la même bande de l'ENA, dont François Hollande était l'élément catalyseur. A l'occasion d'une épreuve de séminaire collectif, il assure avoir mesuré les qualités "d'organisatrice" de Ségolène. Thème proposé au groupe : la réforme du notariat. La compagne de Hollande savait que Jouyet était fils de notaire. D'où cette proposition : "On ne va pas se casser la tête. On va laisser Jean-Pierre faire le rapport et, oralement, chacun y ajoutera son commentaire."

La "femme du chef", mais dotée d'un solide caractère : c'est ainsi que ses anciens camarades décrivent Ségolène à l'ENA. La "femme du chef", parce que François Hollande était l'incontestable leader des étudiants de gauche, Dominique de Villepin étant une des figures de proue de la droite. Drôle, subtil, vif, ses amis d'alors n'ont pas de qualificatifs assez élogieux pour décrire le futur premier secrétaire du PS. Avec quelques proches, dont Sapin et Jouyet, Hollande crée, aussitôt après avoir réussi le concours d'entrée, un syndicat, le Carena, Comité d'Action pour la Réforme de l'ENA, qui se donne pour objectif de démocratiser l'école. D'emblée, début 1978, le Carena rafle la majorité des sièges à l'élection des représentants des élèves.

Très vite Ségolène se fait elle aussi remarquer. La scolarité a commencé à Font-Romeu, en janvier 1978, par une semaine de ski pour permettre aux élèves de faire connaissance. On baptise la promotion. Au contraire de Hollande, Ségolène est isolée. Cela ne l'empêche pas de se jeter à l'eau pour proposer comme marraine Louise Michel, l'héroïne de la Commune de Paris. Un petit plaisantin propose de placer la promotion sous le signe du « trou des Halles », qui défigure alors Paris.

Plus classiquement, les élèves finissent, au dernier tour, par préférer Voltaire à Rousseau.

Le féminisme virulent de Ségolène a laissé de nombreux souvenirs à ses condisciples. L'un assure l'avoir entendue regretter de ne pas faire une année de service militaire, comme les hommes. Un autre se rappelle qu'elle militait pour que les garçons suivent des cours de couture et les filles des cours de bricolage. Un troisième affirme qu'elle se montrait facilement désagréable avec une élève qui se maquillait outrageusement.

Une féministe, mais plus encore une rebelle : elle ne fait pas de cadeau à des camarades de promotion qu'elle perçoit globalement comme des fils à papa. Pour Ségolène Royal, son entrée à l'ENA, au second essai, est une nouvelle étape sur le chemin de son émancipation. La jeune Lorraine a déjà vécu son arrivée à Paris et sa scolarité à Sciences-Po comme une rupture avec son univers d'origine. En 1978, son inscription au PS est une autre façon de lui tourner le dos. Mais c'est déjà une socialiste originale, qui a horreur du politiquement correct. Avant de devenir la compagne de Hollande, elle s'est même opposée au Carena. Parmi les mesures imaginées par les étudiants réformistes figure un système de péréquation pour couvrir les frais des stages qui accompagnent la scolarité. Ceux qui ont la chance de n'avoir pratiquement rien à payer là où ils sont affectés sont invités à contribuer à un pot commun ; sollicitée, Ségolène refuse tout net. Elle a payé elle-même ses études jusque-là ; elle ne voit pas pourquoi elle devrait aider les autres.

Bosseuse, mais pas polarde, farouchement attachée à ses idées mais souvent silencieuse, elle s'intègre pourtant vite à la bande de Hollande. Le week-end est souvent consacré à des escapades dans les maisons de famille des parents. Tous deux Normands et passionnés de foot, Hollande et Jouyet vont revoir leur Normandie, certains dimanches, pour suivre le FC Rouen. Ségolène les accompagne tout en se dispensant de match, préférant flâner dans les rues de la ville.

Pour la sortie de l'ENA, nouvelle fête. Sapin participe à un strip-tease de garçons.

Déjà chauve, il protège sa nudité à l'aide d'une moumoute. Hollande et Jouyet présentent un faux journal télévisé, racontant leur scolarité à l'ENA à la façon des commentateurs du Tour de France. Nul ne se souvient que Ségolène ait participé à un sketch. Son rang de sortie, moyen, lui ouvre les portes du tribunal administratif de Paris où, dans un bureau sous les combles, elle retrouve un certain Michel Sapin. On est en décembre 1980. Six mois plus tard, avec l'élection de François Mitterrand, ce sera l'entrée à l'Elysée...



Dans l'ombre de Mitterrand  
- Robert Schneider -

"Elle ira loin ! ", disait Bérégovoy

A sa sortie de l'ENA en 1981, Ségolène fait ses classes à l'Elysée. Elle a 27 ans. Elle séduit le président par son flair et son originalité. De lui, elle a beaucoup appris, notamment qu'il faut toujours rester libre, ne jamais plier, ne jamais renoncer.
Elle est entrée à l'Elysée en mai 1981. Parmi la centaine de sympathisants qui avaienttravaillé avec lui pendant la campagne, Jacques Attali, devenu conseiller spécial du président Mitterrand, en a sélectionné quatre : Jean-Louis Bianco, Pierre Morel le diplomate, François Hollande et Ségolène Royal. Leur mission : préparer les sommets internationaux et "avoir des idées".
Elle entre par la petite porte : pendant un an, elle sera une collaboratrice "officieuse". Elle a 27 ans, elle vient directement de l'ENA. Discrète, efficace, un peu provinciale, elle rédige note sur note. Très vite, François Mitterrand entend parler de cette jeune femme atypique, à la fois timide et culottée, dont les initiatives surprennent. Elle impose une crèche à l'Elysée pour les enfants du personnel. Elle adresse dès le printemps 1981 une note au président pour l'alerter sur un fléau dont personne ou presque n'a entendu parler en France : le sida. Elle, si : elle a séjourné à San Francisco, où la maladie a été décelée fin 1980.
Ségolène Royal se lie d'amitié avec deux proches du président : Laurence Soudet et Charles Salzmann, chargés de mission auprès de lui. La première, après avoir lu sa note sur le sida, pense : "Cette fille n'est pas seulement une énarque, une techno."
Elle se souvient : "Elle avait déjà sa méthode : partir de l'expérience de terrain, savoir anticiper les problèmes qui allaient se poser." Avec le second, chargé d'étudier les attentes de l'opinion, elle passe des heures à confronter les résultats des sondages aux informations qui lui remontent du terrain. Connaître les attentes des Français, c'est déjà chez elle une quasi-obsession. Plus tard, elle dira : "Le bilan annuel de la Sofres, je dévore ça !".
Mitterrand, qui déteste les conformismes et n'aime pas les énarques classiques, apprécie le flair et l'originalité des vues de Ségolène. Lorsque au printemps 1982 elle lui propose de tenir le sommet des pays industrialisés dans une banlieue, il sourit : il a déjà choisi Versailles ! Mais c'est elle qu'il charge discrètement de faire le tour des capitales pour préparer ce sommet qui s'ouvre le 5 juin. Aussitôt après, elle est promue officiellement "chargée de mission". Dans son "Verbatim I", Attali note : "Remarquable compétence au service d'une conviction sincère." Elle quitte son minuscule bureau du 2e étage pour un plus grand au 4e dans une aile du palais. Elle continue de travailler pour la cellule d'Attali et se voit confier en plus la santé et la jeunesse. Au fil des années, elle étendra ses compétences aux affaires sociales, à la famille, au temps libre.
Pourtant, si l'on en croit plusieurs poids lourds du cabinet, Michel Charasse, Jean Glavany, Elisabeth Guigou, Ségolène aurait peu compté. Ils se disent incapables de citer une seule idée marquante exprimée par elle, un seul acte fort dont ils auraient été témoins. Il est vrai qu'elle cherche peu leur compagnie. Elle vit en marge, boude le grand déjeuner informel des conseillers, qui a lieu le mercredi, après le conseil des ministres. Trop macho, pas assez sérieux à ses yeux. Elle ne participe pas davantage aux discussions sur les "grands problèmes". Peut-être parce qu'elle ne s'y sent pas encore à l'aise, parce qu'elle manque d'expérience. Contrairement à certains de ses collègues grisés par le pouvoir, elle ne cherche pas à s'intégrer à la petite société parisienne que Raymond Barre appelle le microcosme. Elle est ambitieuse déjà, très ambitieuse, mais elle ne se disperse pas. Elle préfère se concentrer sur les domaines dont elle a la charge, même si, plus sociétaux que politiques, ils sont considérés à l'époque comme des sujets mineurs. Et s'occuper, quand elle le peut, des deux enfants qu'elle a mis au monde pendant le septennat.
En revanche, ceux qui sont destinataires de ses notes et avec qui elle travaille directement ne tarissent pas d'éloges. Pierre Bérégovoy, le premier secrétaire général de l'Elysée, l'avait remarquée pendant la campagne, où elle occupait un bureau avec Maurice Benassayag et François Hollande. Déjà, il appréciait sa volonté, son sérieux, sa capacité de travail. Il disait alors : "Elle est formidable, et en plus elle est belle !" Son successeur, Jean-Louis Bianco, et le secrétaire général adjoint Christian Sautter sont à l'unisson. "Si elle n'a pas laissé de souvenir à certains, c'est qu'elle était sans problèmes, précise, efficace, fiable", dit ce dernier. Jean-Louis Bianco se souvient : "Elle avait déjà une perception fine et originale de la société française."
C'est elle notamment qui travaille sur la "carte 10 ans" pour les étrangers en situation régulière. Elle qui met fin à la première grande fronde des motards. Elle entre en contact avec les responsables, juge certaines de leurs revendications fondées, persuade Mitterrand de les recevoir. De même pour le conflit des internes des hôpitaux, qui s'éternisait avec des syndicats faibles, une coordination forte mais mal organisée, des structures hospitalières figées. Elle identifie les bons interlocuteurs chez les contestataires comme dans l'administration et parvient à nouer les fils de la négociation. Sans jamais apparaître en première ligne. Bianco résume : "Elle avait déjà du caractère, des convictions, elle savait travailler en équipe. Elle possédait en plus cette qualité très personnelle : comprendre ce qui se passait en profondeur dans la société."
Ségolène fait rapidement partie de ces conseillers peu nombreux qui ont un accès direct au président. Elle lui adresse presque chaque jour une note sur les problèmes qui concernent la vie quotidienne des Français. Elle l'observe. A son contact, elle apprend. Notamment qu'il faut toujours rester libre, ne jamais plier, ne jamais renoncer. Et que la politique, c'est d'abord l'élection, l'onction du suffrage universel.
Le 21 mai 1988, le dernier jour du dépôt des candidatures aux législatives, elle assiste à la cérémonie d'investiture de Mitterrand dans les grands salons de l'Elysée, où se presse le tout-Etat. Depuis quelques semaines, elle cherche en vain une circonscription. Elle glisse à son amie Laurence Soudet : "Je voudrais me présenter, il faut que j'en parle au président." Cette dernière lui dit : "Vas-y, c'est le moment !" Mitterrand approche. Ségolène s'avance, un peu intimidée : "Monsieur le président, je voudrais être candidate." Mitterrand, à voix basse : "Venez après la cérémonie." Et il poursuit son chemin, visiblement agacé d'une telle démarche à un tel moment.
Mais il demande peu après à Louis Mermaz de trouver une circonscription. Ce sera la 2e des Deux-Sèvres. Le président prévient Ségolène :"Vous serez battue, mais ce sera un premier pas pour vous implanter et vous pourrez gagner la prochaine fois."
La jeune conseillère part le soir même. Sans espoir de retour : elle savait, comme tous les collaborateurs du président, que si elle était battue elle ne retrouverait pas ses fonctions à l'Elysée. En quelques jours, Ségolène Royal parcourt 3 000 kilomètres dans les douzecantons de sa circonscription, où elle faitcampagne sous le parrainage de Mitterrand. Le 12 juin, elle est élue avec 552 voix d'avance sur un notable de droite solidement implanté. A chaud, elle commente : "Pour un parachutage, l'atterrissage est réussi."
Le président, admiratif, est ravi. Il suit désormais le parcours de Ségolène, approuve la manière dont elle refuse d'appartenir à un courant du PS, dont elle se bat pour défendre le Marais poitevin. Il lui permet d'obtenir d'importants crédits pour sa circonscription. Quand, en 1992, Brice Lalonde veut quitter le ministère de l'Environnement, Mitterrand appelle Ségolène : "Je ne voyais que vous !" Bérégovoy est, à Matignon, plus que jamais sous le charme. Son collaborateur, Olivier Rousselle, se souvient : «Les projets de loi de Ségolène jouissaient d'une quasi-priorité. Elle gagnait presque tous les arbitrages contre les autres ministres. Quand j'émettais une réserve sur elle, il me disait : "Vous n'y comprenez rien. Regardez-la : quelle prestance ! Quel regard ! Elle a quelque chose en plus. Elle ira très loin".»
Béré avait vu juste. Quinze ans plus tard, elle s'est imposée. Les trois hommes dont elle dépendait à l'Elysée ont été à son côté lors de la compétition interne du PS.
Bianco était son porte-parole, Attali la conseillait, Sautter la soutenait. Les deux anciens Premiers ministres qu'elle a écartés de la course à l'investiture socialiste - Jospin n'a pas pu revenir dans le jeu et Fabius a été étrillé - avaient été improprement appelés "les fils de Mitterrand". Et si, à sa manière, elle était un peu la fille de ce président dont elle a dit un jour qu'il était "l'homme qu'elle a aimé le plus au monde !"...

Par Jean Daniel, François Bazin, Claude Askolovitch, Hervé Algalarrondo, Robert Schneider - Publié dans : Le Nouvel Observateur
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