Mercredi 31 janvier 2007 3 31 /01 /2007 07:10
Il lui faudra cependant réagir vigoureusement et se battre pied à pied

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Elle séduit moins mais continue de surprendre et d'intéresser

Ségolène Royal traverse une mauvaise passe. Les sondages ont cessé d'être extatiques pour devenir dubitatifs. Les médias enivrés se font soudain critiques. Fin décembre, l'air du temps était royaliste, fin janvier le voilà sarkozyste ou bayrouïste. Il est beaucoup trop tôt pour savoir s'il s'agit d'une simple phase ou d'une vraie pente. Il reste près de trois mois et le climat peut encore se modifier, s'inverser, voire se métamorphoser deux ou trois fois. En revanche, il est logique, il est même nécessaire d'essayer de comprendre ce qui se dérègle dans la campagne de Ségolène Royal. Ses qualités politiques personnelles ne sont pas en cause. La candidate socialiste ne manque ni d'intuition ni d'audace, ni de sens tactique ni d'énergie. Elle croit en elle et elle exerce une forme de charisme atypique qui n'a pas épuisé ses effets. Elle séduit moins mais elle continue de surprendre et d'intéresser. Ce qu'elle laisse affleurer (avec parcimonie) de ses idées personnelles, entre Tony Blair et Virginia Woolf, innove et détonne au sein d'une famille politique socialiste qui a grand besoin d'être bousculée. Ses faiblesses ne se trouvent donc pas de ce côté. Il faut plutôt les imputer aux limites d'une méthode, aux risques d'un pari et aux aléas d'un calendrier.

la climatologie politique s'affine

La méthode proclamée, revendiquée, théorisée, c'est bien entendu la démocratie participative dont Ségolène Royal se fait la prophétesse et l'icône. Seule au milieu de la foule des sympathisants, habillée de clair, le micro à la main, elle écoute, elle enregistre, elle scande, elle approuve. Il s'agit de faire s'exprimer les citoyens experts, d'entendre leurs demandes, leurs attentes, leurs frustrations, leurs colères, leurs suggestions, voire leurs recettes et, à partir de cet humus démocratique, d'échafauder progressivement ses propres réponses. Cette technique de consultation pointilliste a des vertus : les citoyens ont l'impression d'être mieux pris en considération, la climatologie politique s'affine et la mode actuelle va dans ce sens, comme le démontrent les émissions de télévision. La démagogie menace certes, et le risque d'un karaoké sociétal n'est pas loin. Tout cela trouve rapidement ses limites : dans ce brouhaha éclaté, on n'entend pas la candidate qui donne le sentiment d'esquiver ses choix ou de repousser ses réponses. Du coup, le terrain reste libre pour ceux de ses adversaires qui, eux, proposent, précisent et prennent de l'avance. Quant à l'appareil du parti, il a l'impression d'être court-circuité ou marginalisé, cependant que les élus sont rétrogradés en figurants priés d'acquiescer. Pour gagner une élection présidentielle, un parti n'a jamais suffi mais le démobiliser revient à s'infliger un handicap.

incarner le désir politique

Il est vrai que derrière la démocratie participative affleure la démocratie d'opinion, le vrai pari, intrépide mais aléatoire de Ségolène Royal. Jouer des sentiments, des passions, des peurs et des postures, écouter de toutes ses oreilles pour mieux s'inscrire dans le sillage de l'opinion, s'identifier aux aspirations ou aux rêves des électeurs, incarner le désir politique, c'est l'espérance, presque la garantie de la popularité. C'est aussi la renonciation à ce qui fait le leadership et l'autorité démocratique. C'est suivre au lieu de précéder, plaire au lieu d'expliquer, de convaincre, d'indiquer, de choisir. C'est l'antimendésisme même. C'est s'exposer aux contradictions, aux approximations, aux utopies qui traversent l'opinion. S'il s'agit de fiscalité, de financement des retraites, du nucléaire ou de la dette, la démocratie d'opinion trouve ses limites. Elle séduit puis déçoit et menace de se retourner contre ceux-là même qui l'ont expérimentée.

le débat s'organisera aussitôt autour d'elle

Tout ceci débouche enfin sur la dramatisation du calendrier. L'agenda devient un quitte ou double. La démocratie participative ne peut être que la première phase d'une campagne présidentielle et la démocratie d'opinion rend vulnérables ceux et celles qui y ont recours. Il en naît une dramaturgie du 11 février. C'est ce jour-là que sonneront les trompettes et que battront les tambours : Ségolène Royal dévoilera alors ses premières orientations tout en sachant mieux que personne que ses adversaires lui tendront alors un double piège. Ou bien ses premières options ressembleront trop au projet du Parti socialiste et la droite, le centre, l'extrême gauche s'écrieront en choeur : tout ça pour ça ! Ou bien, c'est le plus probable car Ségolène Royal n'est pas candide, elle mettra en avant trois ou quatre mesures phares de son cru, et alors le débat s'organisera aussitôt autour d'elle. Elle reprendra certes ainsi la première place dans l'actualité, au moins pour un temps, mais elle sera la cible prioritaire. Elle n'est pas sainte Ursule et elle ne se laissera pas cribler de flèches sans broncher en remerciant le ciel de l'épreuve qu'il lui inflige. Il lui faudra cependant réagir vigoureusement et se battre pied à pied. La démocratie d'opinion lui a permis d'anéantir ses concurrents socialistes en apparaissant dès le départ, grâce aux sondages, comme la seule capable de l'emporter sur Nicolas Sarkozy. Cet argument massue-là, de même que l'impact de la nouveauté joueront beaucoup moins cette fois-ci. Il lui reste certes le privilège d'être une femme, l'avantage d'appartenir à l'opposition, l'atout du souvenir du 21 avril et la peur qu'inspire Nicolas Sarkozy à toute une partie des Français. Reste que sa méthode, parfaite pour s'imposer au PS, la met en danger face à Nicolas Sarkozy et à François Bayrou.

http://www.liberation.fr/rebonds/231970.FR.php

Par Alain Duhamel - Publié dans : Libération
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