Vendredi 30 mars 2007 5 30 /03 /2007 11:34
L'autorité, c'est de notre côté ; la fraude, les émeutiers, c'est de l'autre côté…

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C'est l'heure, périlleuse entre toutes, où ce ne sont plus les discours qui font l'actualité mais l'actualité qui envahit les discours. Où la bataille politique s'emballe et où le dérapage guette. Où les indécis basculent et où chacun cherche à les faire tomber dans son escarcelle électorale sans laisser échapper ceux qui y sont déjà installés. Aux scènes de violences qui ont envahi, mardi 27 mars, les écrans de télévision a répondu, mercredi, une brutale montée de fièvre dans la campagne présidentielle.
Malignité du calendrier. Tout juste débarrassé de son habit de "premier flic de France", Nicolas Sarkozy est le premier à se rendre gare du Nord à Paris après les affrontements entre bandes et policiers.

Son successeur François Baroin ne s'y montrera que plus tard. Le candidat de l'UMP s'apprête à prendre un TGV pour Lille. Il est 12 h 30, des cris et des sifflets fusent. "Provocateur !", " facho !", entend-on.

"IDÉOLOGIE POST SOIXANTE-HUITARDE"

Accompagné d'une quinzaine de policiers en uniforme, Nicolas Sarkozy improvise une conférence de presse sur le quai. Qualifiant "d'inadmissibles" les violences de la veille, il se place immédiatement du côté de "ceux qui payent leurs billets de train" et attaque "l'idéologie post soixante-huitarde dont Libération est le plus brillant exemple". Cela tombe bien. Dans le quotidien cité, où Ségolène Royal "invitée spéciale de la rédaction" du journal, évoque justement " (sa) France de demain", un chercheur du CNRS, Hugues Lagrange, affirme qu'une "poussée du sentiment d'insécurité est peu probable" dans la campagne 2007.

Nicolas Sarkozy insiste : "Si Mme Royal veut régulariser tous les sans-papiers, si la gauche veut être du côté de ceux qui ne payent pas leur billet, c'est son droit, mais ce n'est pas mon choix." La candidate socialiste est presque au même moment l'invitée de l'émission "En aparté" sur Canal+. Elle dénonce "l'échec sur toute la ligne" de son rival au ministère de l'intérieur. "Les gens sont dressés les uns contre les autres, ont peur les uns des autres. La police a parfois peur de se rendre dans certains quartiers. Et ça, ce n'est pas la République." Le ton de la journée est donné.

Pendant son déplacement dans la région Nord - Pas-de-Calais, Nicolas Sarkozy saisit toutes les occasions de revenir sur le sujet des violences urbaines, tandis que Patrick Devedjian, qui l'accompagne, ne cache pas sa satisfaction de voir "la sécurité se replacer au coeur du débat" au moment où les sondages placent son champion à égalité avec la candidate socialiste. Face au personnel d'une chaîne d'articles de sports, à Villeneuve d'Ascq, la polémique monte d'un ton. "Nous, on devrait avoir les sans-papiers, les entreprises en déficit, les fraudeurs et dire "merci" ? J'ai besoin de la France silencieuse, immensément majoritaire et qu'elle dise maintenant ça suffit !", lance l'ancien ministre de l'intérieur.

"CE N'EST PAS MON GENRE"

Entre-temps, Ségolène Royal est arrivée à Blois. Rapide conférence de presse. La candidate socialiste lit une déclaration dans laquelle elle évoque les violences de la veille qui traduisent, selon elle, une "inquiétante dégradation de la confiance réciproque entre le service public de la sécurité et nos concitoyens". "Dans le "pacte présidentiel" que je propose, poursuit-elle, il y a d'abord et avant tout le rétablissement du lien de confiance. Et l'idée de sortir des logiques d'affrontement pour aller vers des logiques de rassemblement."

Lecture finie, Ségolène Royal précise qu'elle ne répondra à aucune question sur le sujet de la sécurité, car dit-elle, "je ne veux pas exploiter ce grave accident". L'un de ses porte-parole, l'ancien ministre Michel Sapin, commente : "Ségolène Royal est inattaquable sur la sécurité parce qu'elle a posé ses jalons très tôt." Un ton plus bas, il ajoute que "mieux vaut ne pas rallumer le débat sur la sécurité parce que personne n'y a intérêt".

Mais de nouveaux échos en provenance de Lille leur parviennent. Au cours d'une réunion publique, Nicolas Sarkozy vient de renouveler ses attaques. "L'autorité, c'est de notre côté ; la fraude, les émeutiers, c'est de l'autre côté. Au moins les choses sont claires." De son meeting à Tours, Ségolène Royal réplique : "J'entends un certain nombre de déclarations des candidats de la droite qui me rejettent dans le camp de je ne sais quel laxisme. Vous me connaissez, ce n'est pas mon genre !"

François Bayrou qui, en début de semaine, dénonçait "la course-poursuite" de ses rivaux sur le thème de l'identité nationale et assurait qu'il ne s'en "mêlerait pas", donne à son tour de la voix. D'Avignon, puis de Nîmes, il emprunte à Nicolas Sarkozy ses critiques contre le "laxisme" de la gauche et à Ségolène Royal ses accusations contre l'"échec de la politique répressive" de Nicolas Sarkozy, soit "vingt-cinq ans où les uns et les autres ont laissé se dégrader la situation".

En fin de journée, tombe un communiqué qui prédit un "réveil douloureux" de certains candidats au premier et au deuxième tour de l'élection présidentielle. Il est signé Jean-Marie Le Pen…

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Deux jours au "2.8.2", l'antenne de campagne
de Ségolène Royal

Sophie Bouchet-Petersen : "Cette meuf m'intéresse parce qu'elle n'est pas formatée"

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C'est vrai que jusqu'à présent on s'est un peu bunkerisé pour ne pas se faire emmerder" : Sophie Bouchet-Petersen, conseillère de Ségolène Royal, évacue les fantasmes qui entourent l'antenne de campagne du 282 boulevard Saint-Germain à Paris. Surnommé par certains "la cité interdite", ce QG bis, dont la porte n'est gardée par aucun policier, regroupe une trentaine de personnes, l'équipe rapprochée de la candidate. Il se trouve à proximité du quartier général officiel, au siège du PS de la rue de Solférino, où se tient chaque matin le point-presse.
Passée la rotonde voûtée de l'entrée, ce bel appartement de 300 m2 compte une douzaine de pièces distribuées par un long couloir. Les murs sont blancs et le mobilier spartiate. Le problème d'espace, invoqué pour justifier cette antenne, est réel ; on ne pouvait pas pousser les murs de "Solfé" où des tentes ont dû être dressées dans les deux cours. Mais il est néanmoins évident qu'elle correspond à l'autonomie que revendique la candidate.

Si des rancoeurs demeurent après la primaire socialiste, les blessures cicatrisent. Claude Bartolone, ancien porte-parole de Laurent Fabius, fait ainsi preuve du zèle des ralliés pour s'insérer dans le dispositif où il est chargé de la presse nationale. Il est le seul, avec Mmes Royal et Bouchet-Petersen, à disposer d'un bureau personnel. Quand Elisabeth Guigou, Jean-Pierre Chevènement, Jack Lang ou les trois porte-parole, Arnaud Montebourg, Vincent Peillon et Najat Belkacem, viennent travailler ici, ils se partagent l'une des pièces.

DEUX PERSONNAGES PIVOTS

Deux personnages pivots incarnent la diversité du "2.8.2" D'un côté, le flegme de Jean-Louis Bianco, codirecteur de campagne, dont la table de travail, nette de tout papier, illustre la clarté cartésienne. De l'autre, l'étourdissante fantaisie de Mme Bouchet-Petersen dont le bureau-fourbi est submergé par les livres, les notes de synthèses, les Post-it sous lesquels elle a du mal à retrouver son paquet de cigarettes. Elle, qui trouve ses bonheurs dans "les idées, les gens, les livres et le terrain", livre, dans un savoureux mélange de fulgurances intellectuelles et d'argot revisité, sa "grille de lecture" des mutations de la famille ou remonte à Athènes pour expliquer la "démo-part'". "Avec Ségolène, on s'est connues en 1983 à l'Elysée, témoigne-t-elle. On était copines sans plus, mais moi, l'ancienne gaucho qui marchait sur des oeufs, j'étais épatée par cette énarque atypique, émancipée par l'école et venue au socialisme par un féminisme viscéral. Ma famille était plus soft que la sienne mais on n'y valorisait pas plus la thune. Cette meuf m'intéresse parce qu'elle n'est pas formatée. Plus qu'anticonformiste ; a-conformiste. Elle tient le choc parce qu'elle ne se laisse pas bouffer la rate par les coups tordus. Elle est saine, aime manger et boire un coup, elle dort bien. Et elle creuse son sillon."
L'unique salle de réunion compte huit places. Aussi les "réunions d'agenda" des lundis et jeudis se déroulent-elles dans le grand bureau où cohabitent Jean-Louis Bianco et François Rebsamen, codirecteurs de campagne, que Mme Royale a délaissé pour une pièce plus petite mais très lumineuse.

"APPRENDRE LE SÉGOLIEN"

M. Bianco coiffe la production d'argumentaires et de dossiers et assure la coordination des trois porte-parole tandis que M. Rebsamen, numéro deux du PS, est plus présent dans la campagne officielle et ne manque aucune des réunions du secrétariat national et du bureau national, transformé en comité de campagne. Tous deux sont à la pointe de la "réflexion stratégique" définie, à huis clos, avec Christophe Chantepy, le directeur de cabinet qui suit Mme Royal depuis ses cabinets ministériels.

"Ce qui me frappe chez Ségolène, c'est sa réactivité, loin du thématique figé de 2002, qui lui permet de s'adapter, d'improviser - par exemple pour rencontrer les salariés d'Airbus, confie M. Bianco qui a vécu les campagnes de 1988, 1995 et 2002. Elle consulte, discute, mais c'est elle qui tranche. Elle ne se laisse jamais embarquer." Le pas de deux avec les éléphants ? "A un moment donné, il fallait montrer que le parti était rassemblé autour du pacte présidentiel. Dans ses meetings, on bat tous les records de Mitterrand, au point de devoir décommander des cars et installer des écrans géants à l'extérieur", soutient-il.

On retrouve au "2.8.2" des collaborateurs venus de Poitiers, quelques recrues de Désirs d'avenir, comme Camille Putois, la chef du cabinet trentenaire, mais aussi beaucoup de PS "pur sucre" qui ont dû "apprendre le ségolien". Aurélie Filippetti, transfuge des Verts, qui travaille sur les discours croise Patrick Menucci dont la faconde marseillaise fait merveilles pour gérer la logistique ou Julien Dray taciturne lorsqu'il prépare les grandes émissions.

"NETSCOUADE"

L'atmosphère évoque celle d'un cabinet ministériel où les journées commencent vers 8 heures et se terminent autour de minuit. Les sandwichs ou les plats surgelés constituent l'ordinaire. Les quatre attachés de presse essuient le feu des appels, des courriels et des SMS. "J'ai calé un Pernaut le 3 avril... Le forum d'Elle, ça roule... Qu'est-ce qu'on fait pour France Culture ?" De Charlie Hebdo à Femme actuelle, les demandes d'entretien affluent. Parfois saugrenues. Un magazine de football demande si il y aura un bonus pour les maris qui cesseront de taper sur leur femme !

La cellule "déplacements" se charge des réservations : trains, avions, hôtels. Au fond du couloir se niche la "netscouade" où seize jeunes gens se partagent quatre tables pour consulter les blogs ou assurer la production de dossiers d'actualité et de la lettre électronique de Désirs d'avenir. Trois cameramans partent sur chaque déplacement pour rapporter des images. "Un réseau ça ne s'achète pas, ça se constitue, souligne Benoît Thieulin, chef de l'équipe. Et aujourd'hui le Net a remplacé les cafés du commerce et les préaux d'école."

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Par Pascale Robert-Diard - Publié dans : Le Monde
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