Samedi 16 juin 2007
L'aiguillon de la rénovation

http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3232,36-924189,0.html

 
Au soir du 17 juin, les rescapés socialistes de la vague bleue auront un double mérite. En se faisant élire ou réélire députés, ils auront résisté à l'ampleur du tsunami annoncé. Mais ils auront aussi su surmonter l'obstacle représenté par un Parti socialiste sans boussole et offrant depuis ses deux défaites consécutives du 6 mai, à la présidentielle, et du 10 juin, au premier tour des élections législatives, le désolant spectacle de ses désordres. Comme l'a reconnu Ségolène Royal, pourtant à l'origine de la dernière (et dérisoire) zizanie interne - son message sans réponse à François Bayrou qui lui a valu un désaveu du bureau national -, le 13 juin lors d'un déplacement, "toutes les disputes de l'appareil portent préjudice aux candidats".
Pour la gauche, qui peut être laminée si la très large victoire promise à l'UMP se confirme et si elle ne réussit pas à mobiliser parmi les abstentionnistes du premier tour ceux qui avaient voté pour Ségolène Royal le 6 mai, le deuxième tour des élections législatives est vraiment le scrutin de tous les dangers. Pour le PS, l'enjeu est de limiter les dégâts et donc de revenir à l'Assemblée nationale avec un nombre de députés quasiment équivalent à celui de ses sortants de 2002 (141 élus et 8 apparentés).
Depuis le début de la Ve République, les socialistes ont déjà été confrontés à trois vagues bleues : en 1968, 1993 et 2002. En 1986, la droite, qui totalisait 40,97 % des suffrages, contre 31,02 % au PS, avait remporté une nette victoire mais l'effet en avait été limité par l'instauration par François Mitterrand d'une proportionnelle intégrale à un tour. Le PS avait sauvé 212 élus. La digue proportionnelle n'avait pas joué dans les autres scrutins : en 1968, le groupe de gauche - la Fédération de la gauche démocrate et socialiste (FGDS) - comptait 61 élus, auxquels s'ajoutaient 34 communistes, face à 354 députés de droite. En 1993, le PS, terrassé au premier tour avec 17,4 %, n'avait que 57 députés et le Parti communiste n'en comptait plus que 23.
Selon le niveau auquel le PS, assuré de rester cette année - piètre consolation - le principal groupe d'opposition, sans concurrence ni à sa droite ni à sa gauche, se retrouvera, celui de 1968 et de 1993 ou celui de 2002, il ne jouera pas la partie de la même manière tant pour l'exercice de son magistère de l'opposition que pour l'entreprise de rénovation qui concerne ici toute la gauche.
En 1968, comme en 1993, la marginalisation de la gauche parlementaire l'a effectivement privée de moyens pour faire entendre son opposition. Le scrutin des 23 et 30 juin 1968, à la suite d'une dissolution décidée par le général de Gaulle pour sortir de la tourmente de Mai 68, sanctionne durement une gauche alors en pleine déconfiture. La SFIO connaît ses derniers soubresauts. Président de la FGDS, François Mitterrand est contraint à un deuxième tour pour se faire réélire député de la Nièvre. Il n'a pas encore le statut de chef de l'opposition, ne s'en approchant qu'à la fin de la législature - au cours de laquelle la gauche ne dépose que deux motions de censure - après la signature, en 1972, d'un programme commun de gouvernement avec le PCF et les radicaux de gauche.
La situation n'est guère plus favorable en 1993. Avec 57 élus, le groupe socialiste ne remplit pas les conditions - un dixième au moins des membres de l'Assemblée, qui depuis 1986 compte 577 députés, soit 58 élus - pour déposer seul une motion de censure. Entre 1993 et 1997, les 6 censures soumises au vote seront présentées avec l'appoint d'autres élus de gauche. Durant cette période, l'opposition n'a pas de véritable leader. Battu en 1993, Lionel Jospin n'est pas député quand il reprend, en octobre 1995, la direction du PS. Entre 2002 et 2007, l'opposition parvient à être moins inaudible et dépose 7 motions de censure. Mais si le premier secrétaire du PS, François Hollande, est reconnu comme le leader du principal groupe de l'opposition - avec une autorité à géométrie variable compte tenu de l'ampleur des querelles socialistes - il peine à conquérir, avec une gauche très divisée, le statut de chef de l'opposition.

L'aiguillon de la rénovation

Les vagues bleues ont donc toujours affaibli la gauche. Mais plus elles ont été fortes, plus elles ont servi d'aiguillon à sa rénovation. Le tsunami de 1968 a imposé plus qu'une rénovation, une véritable reconstruction. Il a scellé le sort de la SFIO et de la FGDS. La première a cédé la place au Nouveau Parti socialiste, né au congrès d'Alfortville en mai 1969 - juste avant l'humiliante défaite de Gaston Defferre à l'élection présidentielle (5 %) -, prélude à la réunification de la famille socialiste qui a connu son apogée au congrès d'Epinay (juin 1971). Et la dissolution de la seconde a favorisé l'union de la gauche, fondée sur l'alliance entre socialistes, communistes et radicaux de gauche.
La bérézina de 1993 fait de la gauche, selon la formule de Michel Rocard, un "champ de ruines". Laurent Fabius est contraint de quitter le poste de premier secrétaire. M. Rocard lui succède et entame une reconstruction avec l'ambition, à travers des états généraux, d'arriver à un big bang qu'il ne mènera pas à son terme. Après son échec aux élections européennes de 1994 (14,6 %), il est à son tour congédié. En 1995, quand M. Jospin reprend les manettes, il relance la rénovation idéologique avec trois conventions sur la mondialisation et l'Europe, la démocratie et l'économie. Au PCF, Robert Hue succède à Georges Marchais comme secrétaire national, en 1994, et entreprend aussi une mutation doctrinale sans réussir à aller jusqu'au bout de sa démarche. C'est aussi en 1994 que les Verts, sous l'impulsion de Dominique Voynet, abandonnent le "ni droite ni gauche" et commencent à se tourner vers le PS et à explorer de nouvelles alliances.
Plus limitée qu'en 1968 et en 1993, la défaite de 2002 n'a en revanche été suivie par aucune rénovation idéologique de la gauche. A l'exception de l'année 2004 - où M. Hollande a bénéficié de trois victoires électorales (régionales, cantonales et européennes) et du succès de son référendum interne sur l'Europe -, le PS a été paralysé par la crise déclenchée par l'élimination de M. Jospin au second tour de la présidentielle de 2002. Incapable de gérer son inexorable déclin, le PCF s'est replié sur lui-même. Les Verts se sont déchirés de plus belle. Si elle est confirmée, la vague bleue de 2007, même s'il y a un sursaut des abstentionnistes au deuxième tour, va de nouveau obliger chaque composante de la gauche à se reconstruire et à se rénover. Pour le PCF, y compris au niveau parlementaire, et pour les Verts, c'est leur survie qui est en jeu. Pour le PS, il s'agira de refonder son leadership, sa doctrine et sa stratégie d'alliances. Mais quel que soit son nombre d'élus, il risque de souffrir de l'absence ou de l'insuffisance de la relève générationnelle si nécessaire à sa rénovation.

 

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par Michel Noblecourt publié dans : Le Monde
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